La Presse: Projet de site d’enfouissement de déchets nucléaires de Chalk River « L’endroit est mauvais et la méthode est mauvaise »

le 24 nov. 2023

https://www.lapresse.ca/actualites/2023-11-24/projet-de-site-d-enfouissement-de-dechets-nucleaires-de-chalk-river/l-endroit-est-mauvais-et-la-methode-est-mauvaise.php?sharing=true

Projet de site d’enfouissement de déchets nucléaires de Chalk River « L’endroit est mauvais et la méthode est mauvaise »

Un projet de site d’enfouissement de déchets nucléaires près de la rivière des Outaouais doit être rejeté en raison des risques environnementaux qu’il représente et parce que la procédure d’autorisation est entachée par un conflit d’intérêts, plaident différentes nations autochtones.

Jean-Thomas Léveillé – La Presse

Publié le 24 nov. 2023

L’aménagement d’une « installation de gestion des déchets près de la surface » (IGDPS) – soit un site d’enfouissement de déchets nucléaires – aux Laboratoires de Chalk River, du côté ontarien de la rivière, fait l’objet d’une demande d’autorisation étudiée depuis 2016 par la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN). Elle doit rendre sa décision dans les prochaines semaines.

Le site d’enfouissement projeté recevrait des déchets radioactifs de faible activité pendant au moins 50 ans dans la municipalité de Deep River, voisine de Chalk River, en Ontario, à un kilomètre de la rivière des Outaouais, à proximité d’un milieu humide.

Il consisterait en un monticule artificiel, d’une hauteur équivalente à un édifice de cinq étages, composé de différentes cellules de stockage et doté de systèmes de collecte du lixiviat, de détection des fuites et de surveillance de l’environnement.

Cette conception est « essentiellement la même » que celle de n’importe quel site d’enfouissement de déchets domestiques dangereux au Canada, alors que des déchets radioactifs exigent un niveau de protection « beaucoup plus strict », s’étonne l’avocate Theresa A. McClenaghan, directrice générale de l’Association canadienne du droit de l’environnement.

« On ne mettrait jamais, jamais, jamais un site d’enfouissement dans une zone humide, et jamais si près d’une rivière importante. […] C’est absolument épouvantable, on ne peut pas le croire. »

 Theresa A. McClenaghan, directrice générale de l’Association canadienne du droit de l’environnement

En cas de fuite, de la matière radioactive pourrait donc pénétrer dans la zone humide et atteindre la rivière des Outaouais, indique Mme McClenaghan, prévenant que les conséquences pourraient être décuplées en cas d’évènement météorologique extrême.

Dans ce monticule artificiel, « il y aurait de la place pour un million de tonnes de déchets radioactifs », qui le demeureraient pendant des siècles, s’indigne Justin Roy, membre du conseil de bande et conseiller en développement économique de la Première Nation de Kebaowek, au Québec, qui fait partie de la dizaine de communautés algonquines s’opposant au projet.

La rivière des Outaouais, que les Premières Nations appellent Kichi Sibi, est d’une grande importance spirituelle et culturelle pour elles, notamment en raison de la présence de sites sacrés.

Les villes de Gatineau et de la Communauté métropolitaine de Montréal s’opposent aussi au projet, soulignant que la rivière des Outaouais et le fleuve Saint-Laurent, dans lequel elle se jette, sont la source d’eau potable de millions de personnes, en aval du site de Chalk River.

Impacts potentiels « pas banals du tout »

Les impacts sur la santé d’une éventuelle fuite « ne sont pas banals du tout », s’inquiète le docteur Éric Notebaert, vice-président de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement et professeur à la faculté de médecine de l’Université de Montréal.

« Toute exposition au rayonnement ionisant, même faible, a des risques, surtout s’il s’agit d’une exposition chronique », explique-t-il. Il se dit aussi préoccupé par l’eau tritiée, « de l’eau radioactive », générée à Chalk River.

Sa pénétration rapide dans l’ADN, démontrée par des études sur les animaux, « peut induire des cancers, des malformations congénitales, des morts in utero », dit le Dr Notebaert, dont l’organisation s’oppose aussi au projet.

« L’endroit est mauvais et la méthode de confinement est mauvaise. Il va tôt ou tard y avoir un ruissellement dans la rivière et dans le fleuve. Ça, c’est fort inquiétant. »

Les Laboratoires nucléaires canadiens soutiennent de leur côté que leur projet permettra un stockage sûr des déchets grâce à une membrane de fond d’une épaisseur d’un mètre et demi, une couverture de deux mètres d’épaisseur, une surveillance du site et la possibilité d’effectuer des réparations au besoin.

Apparence de conflit d’intérêts

L’un des deux commissaires chargés d’étudier la demande d’autorisation du projet, Marcel Lacroix, a déjà travaillé aux Laboratoires de Chalk River, indique sa biographie sur le site internet de la CCSN. Il est titulaire d’un doctorat en génie nucléaire, professeur à l’Université de Sherbrooke et consultant en ingénierie. La seconde commissaire a, quant à elle, terminé son mandat.

Les Premières Nations de Kebaowek et Kitigan Zibi y voient « un gros problème », dit Justin Roy. Il espère que la Commission étudiera objectivement le projet.

« La CCSN n’a jamais dit non à un projet, pas une fois. Chaque fois qu’un projet a été soumis, la CCSN l’a approuvé. »

 Justin Roy, Première Nation de Kebaowek

La CCSN « est très proche de l’industrie qu’elle réglemente », affirme l’avocate Theresa A. McClenaghan.

« Il faut se demander si le régulateur est suffisamment indépendant lorsqu’il y a en son sein trop de personnes issues de l’industrie réglementée », dit-elle, estimant que cela alimente la perception de partialité ou de manque d’indépendance de la Commission.

La Commission assure de son côté que le processus d’évaluation est impartial.

« Il n’y a aucun conflit d’intérêts. Les commissaires sont nommés par le gouverneur en conseil, c’est-à-dire la gouverneure générale, sur l’avis du Cabinet », a répondu par courriel un porte-parole de l’organisme, Braeson Holland, après avoir refusé la demande d’entrevue de La Presse.

« Les commissaires s’engagent à respecter les normes d’éthique les plus élevées et les lignes directrices les plus rigoureuses concernant les conflits d’intérêts », a-t-il ajouté, soulignant la vaste expertise de Marcel Lacroix.

Sollicité pour cet article, Marcel Lacroix n’a pas rappelé La Presse.

Droits bafoués

Les Premières Nations déplorent que le projet ait pu avancer sans leur consentement libre, préalable et éclairé, une notion pourtant enchâssée dans la législation canadienne, et accusent la CCSN de ne pas les avoir consultées convenablement.

Les chefs de trois communautés algonquines ont été entendus lors de l’audience finale de la Commission, en août, mais ils n’ont pas été autorisés à poser des questions au promoteur du projet, déplore Justin Roy.

Les Premières Nations n’excluent pas de saisir les tribunaux pour contester une éventuelle autorisation du projet par la Commission.

Elles ont aussi lancé une pétition parrainée par le Bloc québécois réclamant que le gouvernement fédéral soumette à un examen de l’Agence internationale de l’énergie atomique les projets de déclassement de réacteurs nucléaires et d’élimination permanente des déchets, comme celui de Chalk River, et que la Commission sursoie à sa décision dans ce dossier tant que leurs droits n’auront pas été respectés.

EN SAVOIR PLUS

1945

Début des activités des Laboratoires de Chalk River, qui ont notamment permis le développement du réacteur nucléaire CANDU

SOURCE : COMMISSION CANADIENNE DE SÛRETÉ NUCLÉAIRE

1952

Les Laboratoires de Chalk River sont le théâtre du premier accident nucléaire au monde, le 12 décembre. Un second surviendra en 1958.

SOURCE : SANTÉ CANADA

Chalk River nuclear waste site project “The place is wrong and the method is wrong”.

Le Devoir Op Ed: Des déchets radioactifs de faible activité

le 13 juin, 2020 (English translation follows)

https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/580766/des-dechets-radioactifs-de-faible-activite?fbclid=IwAR3gIbn_hyfpS63do9M3Z9G-jWnHm9JLiSTOE6Y3Q85IyYN_mYDYXwwBRv4

Par Gilles Provost, journaliste scientifique à la retraite

Pendant que les médias parlent de coronavirus et d’émeutes raciales, le Canada s’affaire à tromper le public en détournant la définition de ses déchets radioactifs. 

The regulations stipulate that a radioactive product will be "of low activity" as soon as it is possible to dispose of it safely within 30 meters, maintains the author.

Les déchets de faible activité, par exemple, sont depuis toujours des produits radioactifs assez inoffensifs pour qu’on puisse les manipuler à main nue, sans blindage de protection. Or, dans quelques jours à peine, ces mêmes mots « déchets de faible activité » vont désigner des produits radioactifs mille fois plus dangereux, souvent mortels au toucher. 

Ce détournement linguistique est caché dans un règlement-fleuve que la Commission canadienne de sureté nucléaire (CCSN) prévoit adopter le 18 juin prochain. Le règlement prévoit qu’un produit radioactif sera « de faible activité » dès qu’il sera possible de l’éliminer sécuritairement à moins de 30 mètres de profondeur (« près de la surface »), quitte à l’envelopper d’une chape de plomb ou de béton! 

Un seul critère à respecter : ces déchets devront contenir surtout des produits radioactifs à vie courte, dont le danger aura disparu en « quelques siècles ». La logique ici, c’est qu’un dépotoir près de la surface est vulnérable à l’érosion et aux intrusions humaines. Comme ses systèmes d’isolement et de protection ont une espérance de vie limitée, on ne devrait y mettre que des déchets qui vont se désintégrer rapidement. Leur danger doit disparaître plus vite que le dépotoir. 

L’illogisme, ce n’est pas de créer cette nouvelle classe de déchets; c’est plutôt de conserver l’ancienne appellation qui devient alors trompeuse. On ne peut pas parler de déchets de faible activité si on ne tient même plus compte de leur niveau d’activité! 

Pire, on se heurte alors à une absurdité scientifique : L’activité d’un produit radioactif, en physique, c’est sa vitesse de désintégration. Plus il se désintègre rapidement, plus son activité est forte.  Cela veut dire qu’un produit radioactif de forte activité selon la physique serait maintenant un déchet de faible activité, selon la nouvelle définition décrétée par la Commission canadienne de sûreté nucléaire

L’erreur est si grossière qu’elle en devient incroyable, compte tenu de l’expertise de la Commission. Je m’attendais donc à ce que tout soit vite corrigé si je signalais le problème à ses experts et à sa présidente. 

Pas du tout! La dernière version du règlement, vieille de quelques jours, définit pour la première fois que les déchets de faible activité « sont appropriés pour évacuation dans des installations de gestion près de la surface » mais elle ne change pas leur nom pour autant. On persiste à les dire « de faible activité » même quand leur activité réelle est astronomique et mortelle. L’erreur est délibérée!

L’erreur a aussi des effets pratiques puisque la Commission se prépare à approuver une « installation de gestion de déchets près de la surface » à Chalk River, à côté de la rivière des Outaouais dont l’eau potable alimente Gatineau, Laval et Montréal. Ce dépôt recevra plus d’un million de tonnes de déchets radioactifs civils et militaires qui appartiennent au gouvernement fédéral. Celui-ci nous promet que l’installation durera 500 ans même s’il s’agit d’un monticule de déchets entassés sur une colline. (C’est aussi cela, « près de la surface »!)

Depuis octobre 2017, le promoteur de ce monticule radioactif répète sur toutes les tribunes qu’il va y stocker « uniquement des déchets de faible activité ».  C’était chaque fois un mensonge. Ses communications secrètes avec la Commission, obtenues grâce à la loi sur l’accès à l’information, révèlent au contraire qu’il n’a jamais eu l’intention d’exclure de son projet les déchets trop radioactifs pour qu’on puisse les toucher sans blindage. Parmi les 134 000 mètres cubes de barils et de conteneurs radioactifs qu’il prévoit entasser dans son monticule, aucun ne contient des déchets que vous pourriez toucher sans blindage.

Désormais, par la magie du nouveau règlement qui change le sens des mots, tout déchet radioactif placé dans ce dépôt deviendra par définition « de faible activité ». Toutes les promesses mensongères des trois dernières années deviendront vraies. 

Heureusement que la Commission de sûreté nucléaire veille à notre sécurité!    

It’s Only Low Level Radioactive Waste!

By Gilles Provost, retired science journalist

 While the media are talking about coronaviruses and racial riots, Canada is trying to deceive the public by hijacking the definition of its radioactive waste.

Low-level radioactive waste, for example, has always been harmless enough to be handled with bare hands without protective shielding. However, just a few days from now, these very same words “low level waste” will refer to radioactive products a thousand times more dangerous, often deadly to the touch.

This semantic perversion is hidden in a mega-regulation the Canadian Nuclear Safety Commission (CNSC) plans to adopt on June 18. This new  regulation stipulate that any radioactive waste will be “Low Level” (faible activité/weak activity in French) as soon as it can be disposed of safely at less than 30 meters underground (“near-surface”), even if it also needs to be wrapped in a lead or concrete screed!

Only one constraint: this waste must mostly made of short-lived radioactive elements, the danger of which will have disappeared “a few hundred years” from now. The rational here is that any near-surface dumping site will be vulnerable to erosion and human intrusion. Since its isolation and containment systems have such a limited life expectancy, it should only contain waste that decay quickly. The hazard must disappear faster than the dump.

The absurdity here is not to create this new waste classification; it is rather to keep the old name which then becomes misleading. We cannot talk about low-level/weak activity waste if we don’t even take its activity level into account!

Worse, this is also a scientific nonsense: The activity of a radionuclide, in physics, is its decay rate. The faster it decays, the stronger the activity. This means that any radioactive waste which has a high activity level according to physics would now be a Low Level/weak activity waste, according to the new CNSC definition!

The mistake is gross enough to be unbelievable, given the Commission expertise. So much so that I expected everything to be fixed quickly if I reported the problem to its experts and its president.

Not at all! The latest version of the regulation, a few days old, now defines Low-Level waste as  “suitable for disposal in near surface facilities” but has not changed the name accordingly. They persist in calling it Low Level/weak activity” waste even when its real activity level is astronomical and deadly. The misunderstanding is  intentional!

The confusion also has practical effects since the Commission is preparing to approve a “Near Surface Disposal Facility” at Chalk River, next to the Ottawa River which serve as the drinking water source for Ottawa, Laval and Montreal. This facility will receive at least a million tons of civilian and military radioactive waste belonging to the federal government. We are also being told that this dumping ground will last for 500 years even if it is a mound of waste piled up on a hill. (Yes, “near surface” may also mean that!)

Since October 2017, the promoter of this radioactive mound has been repeating again and again that it will only contain ” Low Level Waste”. It was a lie each and every time. His secret communications with the Commission, obtained thanks to the Access to Information Act, reveal on the contrary that he never intended to exclude any waste that we should not touch without shielding. Among the 134,000 cubic meters of barrels and radioactive containers he plans to pile up in his mound, none contains waste that could be touched without shielding.

From now on, by the magic of this new regulation which redefines word’s meaning, any radioactive waste placed in this repository will by definition become “Low Level/Weak Activity Waste”. All the false promises of the past three years will become true.

Thankfully, the Nuclear Safety Commission is keeping us safe!

Une centaine de groupes exigent un gel de tous les projets en courstant qu’Ottawa n’aura pas bouché les trous béants de sa politique

COMMUNIQUÉ DE PRESSE Déchets radioactifs 

Ottawa le 19 mai 2020. Plus d’une centaine d’organisations citoyennes et d’éminents scientifiques de toutes les régions du Canada ont demandé au ministre canadien des Ressources naturelles, Seamus O’Regan, de suspendre toute décision sur l’élimination des déchets radioactifs au Canada tant que le pays ne se sera pas doté d’une politique complète sur les déchets radioactifs.


En février 2020, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a fait savoir au gouvernement canadien que sa politique-cadre en matière de déchets radioactifs n’inclut pas tous les éléments de politique requis ni la stratégie détaillée qui fourniraient un plan d’action national pour la gestion à long terme des déchets radioactifs et pour le démantèlement des installations nucléaires au Canada. Dans leur lettre, les signataires demandent que le Canada « s’engage à vraiment consulter les peuples autochtones, [et] à fortement impliquer le public dès le départ » dans l’élaboration des politiques sur les déchets nucléaires canadiens et des stratégies associées à ce développement.


Les signataires soulignent aussi l’urgence de leur demande puisque la Commission canadienne de sûreté nucléaire qui réglemente le nucléaire au Canada se prépare à prendre des décisions sur plusieurs demandes de permis qui concernent les déchets radioactifs. Les signataires craignent donc que les lacunes de la politique-cadre canadienne en matière de déchets radioactifs ne viennent miner les décisions qui vont affecter la santé et la sécurité des générations futures et de notre environnement. C’est pourquoi ils exigent que le Canada manifeste son leadership en définissant un cadre adéquat et une politique nationale.


Le Canada devrait aussi établir des objectifs et les principes qui devraient fonder cette politique et cette stratégie sur les déchets radioactifs, disent les signataires. Ils veulent en outre que le Canada décrive clairement les problèmes et les enjeux que soulève l’accumulation constante des déchets radioactifs.


Le texte de la lettre adressée au ministre est disponible en français et en anglais.
Lien :  http://ccnr.org/Lettre_Ministre_ORegan_15_mai_2020.pdfLink :  http://ccnr.org/Letter_Minister_ORegan_15_May_2020.pdf
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